Calendrier de l'avent : Jour 5 : Les souvenirs

« On ne trie pas ses souvenirs comme on trie ses papiers. On ne fait pas le ménage dans son passé comme on le fait dans son grenier. Un jour, on se dit que ça ne peut plus durer, qu’on ne va pas se laisser envahir par tous ces vieux cahiers, ces vieux dossiers. Alors on commence à trier, à jeter. Et puis on tombe sur une lettre, qu’on n’avait pas relue depuis des années. Sur de vieilles photos. On se retrouve transporté des années en arrière, on est submergé d’images, d’émotions. Avec les souvenirs, on ne sait pas comment faire. On ne peut ni trier ni jeter. Ce sont eux qui décident, s’en vont, reviennent, transpercent le cœur ou font pleurer de bonheur ».

Alain Rémond

Chaque jour est un adieu

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Il n’y a pas si longtemps, j’ai vidé l’appartement d’une personne âgée qui s’en est allé dans son autre ailleurs.

On voudrait tout garder, mais c’est impossible alors on se met à trier, à trier des souvenirs. Il y a ces trésors qui sont dans des tiroirs depuis des années. Le papier des photos a jauni. On ne reconnaît pas les personnes et on regrette de ne pas avoir été plus attentif quand la personne vous en parlait. Sur certaines, il y a des dates, ou des prénoms, mais sur la plupart, il y a juste des inconnus, des ancêtres qui posent dans leurs habits du dimanche. Ils ne sourient pas vraiment tellement l’instant est solennel.

Vers la fin de sa vie, la vieille dame a pris des notes. C’est comme si sa mémoire devenait sable et s’écoulait à travers ses doigts. Dans la cuisine sur les armoires, elle a mis des étiquettes : tasses, assiettes, médicaments… Comme si même les choses les plus simples avaient quitté sa mémoire. Il y a dans un panier des ouvrages qui n’ont pas été achevés. Je me souviens qu’elle me racontait que sa mère ne supportait pas l’oisiveté, quand on ne faisait rien, on prenait un ouvrage, pour tricoter ou crocheter. J’ai trouvé des pelotes de laine à peine entamées. Tout ici à une histoire, histoire que la personne a emportée avec elle. Il y a des livres dans une armoire et un très vieux service à café.

Dans un grand album tout blanc, je trouve une ébauche d’arbre généalogique. Je vais le garder précieusement. Dans une autre boîte, il y a des lettres que je ne lirai pas et des cartes postales de partout dans le monde. Autant de photos de lieux visités. Il y a aussi des timbres et quelques pièces de monnaie.

Dans de grandes boîtes en carton rond, il y a des chapeaux d’un autre temps. Sans doute un héritage. Il y a un nombre incalculable de boîtes de chaussures avec des paires de chaussures dedans. Elles sont relativement usées. C’est comme si aucune paire n’avait été jetée.

Dans une autre armoire, il y a aussi des rapports médicaux qui attestent sans diplomatie de l’état de santé de cette vieille dame. Elle ne s’est jamais plainte. Un jour, elle a juste fait comprendre qu’elle était fatiguée, cela faisait quelques semaines qu’elle avait arrêté de parler. Elle est partie dans son sommeil, discrètement avec cette délicatesse qui l’avait toujours caractérisée.

« Elle aura eu une belle vie. », on dit ses enfants et ses petits-enfants. Mais jamais cette vie n’est assez longue pour les vieilles dames, et où qu’elle soit elle nous manquera.

Je garderai en mémoire aussi longtemps que possible, les anecdotes que me racontait cette vielle dame. J’en écrirai peut-être quelques-unes en comblant les trous de mémoire avec des scènes imaginées. Je ferai une sorte de petit musée avec tout ce que j’ai gardé et les soirs de mélancolie, j’irai m’y réfugier.

Les souvenirs c’est souvent tout ce qu’il nous reste des êtres que nous avons aimés, c’est la capacité qu’on nous a accordée de les rendre éternels.

Tu me manques tant maman.


Johanna


Quand elles arrivent main dans la main, le silence se fait instantanément autour de la table et tous les regards se tournent vers Johanna et Sarah.


— C’est qui, une nouvelle ? Dis Louis la bouche pleine.


— La famille, je vous présente, Johanna qui va rester un peu avec nous. Il va falloir est super gentil avec elle, d’accord ?


Mais la tablée s’est déjà remise à manger. Sarah installe Johanna entre Emeline et Carine. Johanna reste là à les observer, intriguée par leurs mouvements et la nourriture qu’elle ne connaît pas. Elle a toujours ce visage étrange sans expression.

Carine tente une approche :

— Tu veux un peu œufs brouillés ?

Pendant ce temps-là, Sarah lui beurre une tartine et ajoute un peu de choco. Tous les enfants aiment le choco. Carine lui sert un peu d’œufs brouillés et pose l’assiette devant elle avec une grande cuillère. Sarah pose à côté une planche avec les tartines.

Elles attendent un peu, mais rien ne se passe.

— Pourquoi elle parle pas ? Elle est débile ? Demande Louis entre deux bouchées.

— Louis, ce n’est pas très gentil de dire ça, le gronde Lise, non elle est juste intimidée.

Johanna les regarde à tour de rôle. Elle est particulièrement intriguée par le bébé qui pleure dans les bras de Lise, alors elle se lève et contourne la table pour aller vers Lise et le bébé. Mamy Nova, Lise, Carine et Sarah se regardent pour décider de ce qu’elles vont faire. Johanna se plante devant le bébé. Lise a mis un bras entre elle et le bébé, par sécurité. Les adultes se sont tus, inquiets. Johanna ferme légèrement les yeux et quand elle les ouvre de nouveau quelques secondes plus tard, Églantine cesse immédiatement de pleurer. Johanna quitte la cuisine va au salon et dans le parc en passant son bras à travers les barreaux, elle saisit la couverture Babar d’Églantine. Elle le lui ramène, la pose sur elle. Églantine la saisit et se met à sourire et à babiller. Puis Johanna retourne s’asseoir. Elle observe Emeline qui a mis du sucre sur ses œufs brouillés avant de les manger avec appétit avec sa cuillère. Elle saisit la cuillère et fait de même. Les garçons continuent à s’agiter et à parler de choses et d’autres. C’est comme s’ils avaient déjà oublié la présence de Johanna. Les adultes sont soulagés. Emeline commence à parler à Johanna de ses poupées et des cadeaux qu’elle espère recevoir pour Noël sans se préoccuper de savoir si Johanna l’écoute ou pas. Quand ils ont fini le petit-déjeuner, tout le monde débarrasse, on remplit le lave-vaisselle, on essuie la table, on range la cuisine. Johanna les observe de loin parfaitement immobile. Quand elle a fini, Emeline se tourne vers elle et lui dit :

— Viens, Johanna, on va dans la chambre s’habiller.

Mais Johanna ne bouge pas. Elle résiste même quand Emeline veut l’emmener en la tirant par la main.

— Ça ne va pas Johanna ?

Tout le monde se tourne de nouveau vers elle.

Elle essaie d’ouvrir la bouche… et dans un réel effort, elle arrive à dire :

— Moi… No..Nola pas Johanna.

Les adultes se regardent, perplexes. Louis soupire :

— Moi je vous dis qu’elle est débile.

— Louis ! lancent de concert Sarah, Carine et Lise.

— Moi Nola. Puis elle montre avec insistance son poignet et pour la première fois, elle fronce les sourcils montrant son mécontentement.

— On dirait qu’elle montre son poignet comme s’il lui manquait quelque chose. Une montre, peut-être.

Quand elle entend, Carine émettre cette hypothèse. Elle acquiesce en faisant oui de la tête avec enthousiaste.

— Nola, bracelet.

— Bon je vais appeler le commissariat et voir avec eux. En tout cas, je n’ai rien vu dans ses vêtements.

— Nola, vêtement, donner à moi. Et Nola pointe son index sur elle avec des gestes exagérés.

— Au moins, elle s’est mise à parler c’est déjà ça. Les garçons ont quitté la table et son parti dans leurs chambres pour s’habiller. Mamy Nova les accompagne pour les aider. Elle prend la main d’Emeline au passage. Sarah va à la buanderie chercher les vêtements de Johanna… Euh non Nola pour les lui apporter. Quand elle revient, Carine remonte aussi avec Lise et Églantine.

Sarah a lavé les vêtements et les a mis à sécher dans le séchoir avec un programme délicat, car il n’y a pas d’étiquette et elle n’arrive pas à identifier le tissu de la tunique. Quand elle tend la tunique à Nola, celle-ci la lui arrache fébrilement des mains. Elle s’assied par terre et se met à caresser la combinaison. Sarah a déjà regardé, il n’y a pas de poches, même pas de fermeture éclair. La tunique est faite d’une seule pièce avec bien sûr des trous pour laisser passer les pieds, les mains et la tête. Nola pose la combinaison sur le sol. Elle l’étale pour qu’elle soit bien à plat. Elle ferme légèrement les yeux puis elle passe sa main sur le tissu au niveau de la poitrine. Sarah l’observe intriguée. Soudain la lumière vacille et les petites lampes du sapin arrêtent de clignoter. Comme par magie, Nola sort une sorte de disque argenté du tissu. Son visage s’éclaire et elle montre le disque à Sarah en souriant pour la première fois :

— Nola disque, à moi. Maintenant, toi aller chercher bracelet. Et son sourire disparait à nouveau.